Les photographes 16

Amandine fouilla à toute vitesse dans son dossier et finit par exhiber une photographie.

- Ne serait-ce pas celle-ci dont vous nous parlez ?

- Montrez voir. Si, c’est bien ça. Regardez-moi ! J’ai pas l’air fier là-dessus. Je devais danser depuis un bon petit moment avant de tourner ma tête vers le photographe. Et Maman, avec ses poings sur les hanches, on voit bien qu’elle était particulièrement satisfaite de sa besogne. Elle disait toujours : « une bonne fessée, c’est quand les fesses ressemblent à deux belles fraises bien mûres ! » On peut dire qu’elle avait atteint son objectif ce jour-là. Et cette rosse au premier plan, qui se fend la poire autant qu’elle peut ! Remarquez, j’ai rien à dire sur le sujet, j’étais pas la dernière à me rincer l’œil quand c’était une autre que moi qui y passait. Alors il faut bien qu’il y ait une justice.

- Qu’est-ce que je pouvais détester ces petites danses ridicules que je faisais après une fessée. Arrivait toujours le moment où la douleur se calmait, où je prenais conscience du spectacle que je donnais à ma mère et du ridicule de la situation. J’avais envie de disparaître sous terre.

- Je vois exactement ce que tu veux dire mais, quand le popotin est en flamme, on en oublie tout le reste. Moi, je m’agitais comme une perdue jusqu’au moment où Maman baissait ma culotte. Une fois les fesses à l’air, je faisais tout mon possible pour rester immobile et je serrais les dents pour ne pas crier. Je voulais lui faire croire que cela m’était complètement égal de recevoir une fessée de sa part. Mais elle me connaissait comme le fond de sa poche – vous pensez bien- et elle avait la tête encore plus dure que moi. Alors elle ne se gênait pas pour y aller de bon cœur et il ne fallait pas longtemps pour j’abandonne toutes mes bonnes résolutions et que je me mette à tricoter des gambettes. Je la suppliais sur tous les tons mais elle ne s’arrêtait jamais avant que ma lune ait pris la bonne couleur et qu’elle sente que j’avais compris la leçon. Du coup, quand elle me reposait sur le sol, j’avais toujours l’impression d’avoir un incendie sur le bas du dos et alors, en avant pour la cavalcade ! Elle me regardait m’agiter, avec toujours cette mine très contente d’elle-même. Puis, au bout d’un moment elle me disait : « ça y est ? Tu as fini ton numéro ? Alors viens-là » et elle m’ouvrait grand les bras pour le câlin. Après, ça dépendait, soit elle estimait que ça suffisait et elle remontait elle-même ma culotte, soit elle m’envoyait au coin, la lune toute nue.

- Et que s’est-il passé cette fois-là, à ce mariage ?

- Elle a fini par me reculotter mais j’ai mis un bon moment avant de pouvoir profiter de la fête. Je suis restée à côté d’elle, la tête baissée, jusqu’à ce qu’elle m’ordonne de rejoindre les autres enfants. Là, quelques garnements s’en sont donnés à cœur joie, à me tirer la langue en chantonnant combien ils avaient bien vus mes petites fesses toutes rouges. Je les aurais giflés jusqu’à les assommer, mais ce n’était certes pas le moment d’attirer à nouveau l’attention de ma mère. Je me suis donc fait toute petite. Heureusement, un de ces gamins n’a rien trouvé de mieux que de se mettre à faire des glissades sur le parquet de danse et de renverser une des aïeules. Il ne l’a pas blessée mais sa mère lui a mis une tournée sur le champ, déculottée naturellement. Quand elle a fini par le relâcher, je ne vous dis pas la superbe grimace de grenouille que je lui ai faite. Après cela, je me suis sentie beaucoup mieux tout le reste de la soirée. A Planac, Mme Maglar, même les jours de fête, il valait mieux pour les mômes faire attention à bien se comporter. C’est moins vrai aujourd’hui, bien sûr, mais si je vous disais ce que j’en ai vus, des derrières rougir, aux mariages, aux baptêmes, aux communions. Même une fois, j’ai assisté à une double fessée lors d’un enterrement. Mais oui, puisque je vous le dis ! J’étais plus grande, je devais avoir dans les dix ans. Je ne connaissais pas bien la personne décédée, dont la fille était une amie de Maman, aussi je m’ennuyais ferme. On finit tout de même par partir pour le cimetière et là, je suis soudain attirée par le bruit que font deux chenapans. Ils avaient échappé à la surveillance de leurs parents et avaient improvisé une course-poursuite. Ces petits idiots allaient même jusqu’à marcher sur les tombes ! Leurs mères leur sont tombées dessus sans crier gare et zou ! Pantalons et caleçons ont filé jusqu’aux genoux et ils se sont ramassés chacun une sacrée trempe. Ils piaillaient à réveiller les morts. Quand les p’tites lunes ont été rôties à leur goût, les deux mamans ont pris par la main leurs gosses qui pleurnichaient et sont allées s’excuser auprès de la fille de la défunte. « Ne vous excusez pas – leur a-t-elle répondu- ma pauvre Maman serait contente de savoir que l’on sait encore soigner comme il faut les polissons à Planac, même après son départ. » L’une lui a dit en prenant congé : « Merci bien Madame et encore toutes mes condoléances, pour ce qui est de ce vaurien, soyez sûre que je vais encore le soigner quand nous serons rentrés à la maison, et avec le martinet cette fois-ci. » Il suffisait de jeter un coup d’œil à la figure du drôle, blanche comme un navet, pour voir qu’elle parlait sérieusement et qu’il allait passer un sale quart d’heure. De mon côté, je peux vous dire que je ne regrettais plus du tout d’avoir été traînée de force à ces funérailles qui ne me concernaient pas.

Toutes éclatèrent de rire à la fin de l’histoire. Amandine se gaussait si fort qu’elle avait le plus grand mal à prendre des notes. Catherine se mordait les lèvres à les faire saigner, jusqu’à ce qu’elle prit la parole.

- Et vous, Mme Vernoux, on ne vous y a jamais fait goûter, au martinet ?

- Il n’y en avait pas à la maison. Maman déclarait volontiers qu’elle n’avait besoin d’aucun instrument pour bien me cuire le postérieur et que cela aurait constitué une dépense inutile. Lorsque je devenais franchement insupportable, elle avait des cuillères en bois qui ne servaient pas seulement à mélanger les légumes pour la soupe. Elle ne s’en servait que très rarement, heureusement pour mes pauvres petites fesses car cela faisait vraiment un mal de chien. J’en portais les marques pendant plusieurs jours après une de ces raclées, et je ne vous raconte pas la honte au moment des cours de sport…

- Et aujourd’hui que vous avez une enfant, vous pensez que vous allez perpétuer la tradition de Planac ?

- Ma petiote est bien jeune encore, elle n’a pas encore trois ans donc il est trop tôt pour vous répondre définitivement. Mais, me connaissant, il est probable qu’elle n’échappera à quelques bonnes fessées au cours de son enfance. Reste à convaincre le Papa de l’excellence de ce moyen d’éducation, pour l’instant, rien que l’idée qu’on pourrait effleurer sa petite princesse du bout de l’ongle suffit à le faire sauter au plafond.

Patricia se fendit d’un large sourire.

- Je te connais assez pour savoir qu’il n’a guère intérêt à se mettre en travers de ta route, sans quoi c’est son propre postérieur qui pourrait lui en cuire.

- Ha ! Ha ! Ha ! Tu aurais sans doute raison s’agissant de n’importe quoi d’autre. Mais sur l’éducation, il faut bien que les parents se mettent d’accord. Je ne tiens pas à passer pour le bourreau de la famille. Je ne me fais pas particulièrement de souci. Attendez que vienne l’âge des insolences et le Papounet aura tôt fait de me demander de lui réchauffer le joufflu, à la demoiselle.

- Le ciel t’entende, je ne voudrais pas que ma petite filleule devienne comme ces gamins mal élevés que l’on croise partout aujourd’hui.

La justesse de la remarque n’appelant pas de réplique, il se fit un court silence autour de la table jusqu’à ce qu’Amandine le rompît.

- Et à l’école, Mme Vernoux, vous n’avez plus reçu de fessée après celle de votre mère dans la cour de récréation ?

- Tu plaisantes, ma chérie. J’étais un vrai trublion et je ne supportais pas qu’on cherche à m’imposer une autorité quelconque. Je peux te dire que j’ai montré mes petites fesses à toutes mes maîtresses, plusieurs fois pour la plupart. L’année suivante, l’école est devenue mixte et, pendant un temps, les déculottées se sont arrêtées. Elles n’ont pas tardé à reprendre pour les garçons mais, s’agissant des filles, les institutrices avaient des scrupules. C’est moi qui ai mis un terme à cette période. La nouvelle directrice, je ne me souviens plus de son nom, elle n’est restée que deux ans, m’a surprise au moment où je m’amusais à escalader le grillage. Elle en avait plus qu’assez, il fallait me reprendre quasiment à chaque récréation et les quelques tapes sur la jupe n’avaient eu aucun effet. J’ai donc été la première fille de l’école à recevoir la fessée déculottée devant des camarades garçons. Ils n’ont pas perdu une miette du spectacle comme vous pouvez vous en douter.

Toutes hochèrent la tête, convaincues. Le docteur Cressant répliqua.

- C’est en partie aussi cela qui m’a encouragée à surveiller ma conduite à l’école. Je craignais plus que tout de me retrouver les fesses à l’air devant les garçons. Cela me paraissait le comble de l’horreur. On avait déjà suffisamment à faire pour les empêcher de relever nos jupes dans la cour ou dans les couloirs.

- Je te l’accorde, ce n’était pas une partie de plaisirs. Mais d’un autre côté, cela leur arrivait beaucoup plus souvent qu’à nous et je ne me privais de rire au nez du pauvre bonhomme qui s’était fait rougir les rondeurs devant moi. Il fallait bien que la balance penchât de l’autre côté de temps à autre. Sans compter que j’avais de bonnes griffes à cette époque, et que je savais m’en servir contre celui qui m’avait moqué d’un peu trop près.

Amandine gloussa.

- Moi, mon truc, c’était plutôt les gifles. Que l’un d’eux vienne se vanter de m’avoir regardé pendant que je recevais une fessée et je lui en mettais une bonne. Je savais bien qu’il ne pourrait pas me la rendre. Ça aurait été la déculottée sur le champ pour lui, jamais les maîtresses n’auraient toléré qu’un garçon levât la main sur une fille, sous n’importe quel prétexte.

- Petite chipie !

Le mot s’était échappé des lèvres de Catherine. Il ne provoqua en retour qu’un sourire espiègle de la part de la jeune fille.

- Je commence à comprendre ce qui t’a valu de tenir une place de choix dans la collection de ta grand-mère. Tu caches bien ton jeu mais la coquine ne reste jamais très loin. A croire qu’il te faudrait encore de bonnes fessées !

- Oh Mme Maglar ! Vous êtes bien méchante de me taquiner ainsi devant ces dames.

- Je suis sûre qu’elles sont parfaitement d’accord avec moi. Sur ce, nous allons prendre congé. Je ne sais comment vous remercier, Mesdames, pour m’avoir fait part de tous ces témoignages. Mme Vernoux, pourrais-je vous prier de venir prendre le thé chez Mme Bériot un de ces jours? Je serais heureuse de pouvoir évoquer d’autres souvenirs avec vous. Nous pourrions également aborder l’histoire de votre Maman lorsqu’elle-même était petite fille.

- Ce sera avec grand plaisir. J’ai toujours grand plaisir à revoir Mme la Directrice. Je vous raccompagne.

Mme Jonvier et Mme Cressant se levèrent de même et toutes les menèrent jusqu’au portail de la ferme.

A SUIVRE

5 Réponses à “Les photographes 16”

  1. Chloé dit :

    Bonjour Pierre,
    Superbe conclusion pour ces retrouvailles, sur fond d’échanges de souvenirs claquants entre les trois copines d’école. Et l’une d’elle ayant une gamine encore très jeune, s’interroge vis à vis de son époux, pour perpétuer la tradition. Mais compte bien y parvenir, lorsque le Papa sera confronté à l’insolence et l’espièglerie de sa princesse, ce qui fut le cas de mon époux avec sa fille aînée.
    Merci pour cet épisode.
    Amitiés
    Chloé

    • Pierre dit :

      Bonjour Chloé,
      Merci mille fois pour ce gentil commentaire. Je suis vraiment content que tu aies apprécié ces anecdotes entre amies.
      J’avoue que cela m’a amusé d’imaginer ce Papounet se faire mener par le bout du nez, tant par sa chère épouse que par sa petite princesse. N’est-ce pas presque toujours ainsi que les choses se passent? ;)
      Amitiés.
      Pierre.

      • Chloé dit :

        Bonjour Pierre,
        Oui, tu as raison concernant l’attitude des Papounets vis à vis de leurs enfants chéris et de leurs Mamans, ce n’est pas moi qui te dirais le contraire. Nos hommes sont merveilleux (Papa, mon époux et mon beau-frère), de véritables crèmes, délicieux et prévenant avec leurs épouses, ainsi que leur progéniture. Mais toujours prêt à en découdre, avec le premier opportun venu. En deux mots, des responsables.
        Amitiés
        Chloé

  2. Anne-Sophie dit :

    Bonjour Chloé et Pierre,
    Merci de ce magnifique récit où nous assistons aux souvenirs nostalgiques mais pourtant cuisants et fort honteux pour chacune de ces demoiselles, suites à des comportements inappropriés et somme toutes mérité !
    Oui, et que dire de cette fameuse relation père-fille… Les papa et leur 8è Merveille du monde… Heureusement que nous sommes là, pour remédier à tout ça !

  3. Chloé dit :

    Bonjour Anne-Sophie,
    Oui, la relation père-fille est particulière. La 8è Merveille du monde aux yeux de Papa, sachant parfaitement bien profiter de cet égard. Et comme tu le dit, heureusement que nous sommes là, pour remettre les idées en place.
    Amicalement
    Chloé

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